Les Affections du Membre Superieur chez les Musiciens
Raoul TUBIANA
Institut de la Main - Centre Orthopédique Jouvenet - F-75016 Paris
Il sagit là de problèmes que les orthopédistes rencontreront de plus en plus dans leur pratique. Certes, il ne sont pas nouveaux mais pendant longtemps ils étaient minimisés, à la fois par les médecins qui navaient pas de thérapeutique à opposer à des symptômes mal définis auxquels on attribuait souvent, faute de mieux, une origine psychique et par les musiciens professionnels eux-mêmes qui craignaient pour leur emploi.
Lextraordinaire diffusion actuelle de la pratique instrumentale, souvent anarchique, a considérablement augmenté le nombre de ces affections et a entraîné des études épidémiologiques qui ont montré limportance de ces problèmes. Cest ainsi quune étude faite par Fishbein et coll. en 1986 auprès des 4000 musiciens dorchestre aux Etats Unis a montré que 66% des instrumentistes à corde et 48% des instrumentistes à vent présentaient des problèmes dordre musculo-articulaire. Une étude plus récente de Ian James 1997 auprès de 56 orchestres internationaux confirme ces données. Si les musiciens dorchestre sont les plus touchés, tous les instrumentistes : professionnels, amateurs ou élèves des conservatoires peuvent présenter des affections liées à leur activité musicale, si celle-ci est importante. Ces troubles ont été constaté chez 29% des 22000 Membres de lAssociation Nationale des Professeurs de Musique aux Etats Unis (Brandfonbrener 1990).
Nous nous intéressons depuis longtemps à ces problèmes et avons crée depuis 1975 avec Philippe Chamagne une consultation pour musiciens. Chamagne sest peu à peu totalement investi dans la rééducation des musiciens et a acquis une réputation internationale dans ce domaine. Nous avons vu défiler plus de 2000 instrumentistes dans nos consultations, la plupart pour des troubles des membres supérieurs.
Avant dentrer dans la description de ces affections et de leur traitement, il faut se rendre compte que la carrière de musicien diffère des autres professions à la fois du fait de son début très précoce, souvent dès lâge de 4-5 ans, bien avant la fin de la croissance et aussi de sa longévité qui lexpose aux dégradations liées à lusure des tissus. Mais, plus encore que ces caractéristiques, ce métier exige une totale abnégation et nest pratiqué avec succès que par des individus passionnés car un entraînement permanent est nécessaire pour maintenir une activité neuro-musculaire demandant à la fois rapidité, précision et endurance. Les musiciens arrivent à jouer 25-30 notes par seconde !
Cest ainsi quau cours dun " presto " de Mendelssohn pour piano, dune durée de 43 , 5595 notes furent jouées, 72 mouvements des doigts des 2 mains furent enregistrés par seconde (Critchley)1977. On imagine la complexité des fonctions mises en jeu et leur vulnérabilité.
Enfin, il ne faut jamais perdre de vue que les musiciens sont avant tout des artistes, cest à dire des êtres particulièrement sensibles et émotifs dont loeuvre ou la carrière constituent laxe central de leur existence et autour duquel sarticule tant bien que mal toute leur vie, y compris leur " vie privée ". Leur quête de perfection entretient chez eux un état de tension qui peut être difficile à supporter sil sajoute, ce qui est fréquent, des difficultés dordre physiologique, matériel ou sentimental.
ASPECTS PATHOLOGIQUES
Ils sont variés, mais aucun nest réellement spécifique. certaines affections présentent de grandes similitudes avec dautres maladies professionnelles touchant les membres supérieurs, toutefois le diagnostic de certaines dentre elles peut poser une réelle énigme lorsquon na pas lexpérience de ces malades.
Nous ne nous étendrons pas ici sur les affections neurologiques, rhumatismales, vasculaires ou infectieuses qui peuvent toucher les membres supérieurs des musiciens et qui posent parfois des problèmes diagnostiques et thérapeutiques difficiles, ni sur les traumatismes aigus qui ont toujours des répercussions sur le jeu des musiciens instrumentistes et quil convient de traiter orthopédiquement ou chirurgicalement dans les meilleures conditions afin de permettre une reprise précoce des mouvements.
Nous envisagerons ici que les affections dordre professionnel touchant le membre supérieur quelles soient musculo tendineuses, articulaires, les lésions des nerfs périphériques et les dystonies de fonction.
Pathologie musculo tendineuse.
Cest la pathologie de beaucoup la plus souvent rencontrée chez les musiciens, dans des proportions qui varient avec linstrument et le sexe. Elle prédomine nettement chez les femmes mais avec des variantes. Cest ainsi que Wynn Parry (1997) a constaté une distribution analogue dans les 2 sexes chez les violonistes, par contre une prédominance féminine chez les violoncellistes. On peut évidemment invoquer la différence de longueur des doigts et des membres, de la force musculaire, de la stabilité articulaire.
Cette pathologie musculo tendineuse comprend deux grands groupes :
- les affections non inflammatoires et les affection inflammatoires.
Dans ces deux groupes, lélément dominant est la douleur qui présente toutefois des caractères différents.
Les affections non inflammatoires.
Elles sont dûes à la répétition defforts physiques surpassant les possibilités physiologiques normales des tissus, doù le nom quon leur a attribué de " Syndromes de surmenage " ou " overuse syndrome ". Cest une entité pathologique individualisée il y a peu dannées et qui a suscité beaucoup dintérêt car les désordres fonctionnels quon lui attribue ont dans de nombreux pays des répercussions sociales et médico-légales très importantes. Ces syndromes se rencontrent chez les travailleurs manuels en particulier chez les utilisateurs de clavier dordinateur, chez les athlètes et les musiciens. Ils se manifestent essentiellement par des douleurs dont le siège diffère selon linstrument, souvent associées à une diminution de la force, une diminution de la dextérité et parfois même par des troubles de la coordination des mouvements des doigts à la fatigue. La pathophysiologie de ce syndrome reste peu claire car la tolérance des tissus à la fatigue dépend de nombreux facteurs. Lexamen clinique ne décèle aucun trouble de la sensibilité ni de modification des réflexes. Par contre, on rencontre souvent des troubles de la posture ou une hyperlaxité articulaire et on peut se poser la question sur leur rôle dans le déclenchement des douleurs. Cest ainsi que Lippman (1991) propose le terme de " misuse " plutôt quoveruse. La répétition des contractions musculaires même prolongée, est bien supportée si elle se fait dans de bonnes conditioins physiologiques. Elle devient par contre plus rapidement douloureuse sil existe des attitudes vicieuses, des antécédents pathologiques touchant lappareil moteur ou un défaut de stabilité articulaire.
Figure 1:
1a) attitude correcte chez un pianiste, le bassin et les épaules restent sur des plans parallèles malgré linclinaison latérale du rachis. Léquilibre et la stabilité de la ceinture scapulaire ont une importance considérable chez les instrumentistes, ce sont les muscles de la ceinture scapulaire qui supportent le poids des membres supérieurs et souvent de linstrument. Une bonne stabilité de la partie proximale du membre facilite la liberté du jeu des mains.
1b) attitude non physiologique chez un guitariste. La surélévation excessive dun pied entraîne une bascule du bassin, une scoliose et un déséquilibre de la ceinture scapulaire.Figure 2:
une attitude trop penchée en avant chez un flutiste provoque une bascule du bassin, laccentuation de la cyphose dorsale et une hyperlordose du rachis cervical pour redresser la tête.Quoiquil en soit, lintrumentiste pour diminuer les douleurs fait appel à des mouvements de compensation et transfère leffort sur dautres groupes musculaires qui peuvent à leur tour devenir douloureux après la guérison des premiers groupes atteints.
Les lésions inflammatoires
Elles comprennent les tendinites et ténosynovites dont la localisation dépend de linstrument utilisé. Nous ninsisterons pas sur ces lésions bien connues des orthopédistes. Il importe de les distinguer des syndromes de surmenage, car leur traitement est différent (Tableau 1)..
Signes distinctifs entre les tendinites et les syndromes de surmenage
Tendinites - Tenosynovites
Syndrome de surmenage (Overuse)
Etiologie
Après un trauma +
parfois trauma répétés
Efforts répétés ++
Mauvaises postures ++
Localisation
Main, poignet et AB+
Cou et épaules
Douleur
Bien localisée
Mal localisée
Gonflement
Gaines tendineuses
Muscles
Traitement
Anti-inflammatoires NS +
Injections corticoïdes
Parfois chirurgie
Repos +++
Anti-inflammatoires peu efficaces
Pas de chirurgie
Pathologie articulaire
Une laxité articulaire est souvent constatée chez les instrumentistes qui viennent nous consulter. On la recherche systématiquement car elle peut engendrer dautres troubles.
La laxité des articulations digitales peut être congénitale ou acquise. On peut la considérer comme acquise lorsquune seule articulation, supportant le poids dun instrument ou constamment sollicitée comme larticulation MP du pouce droit du guitariste, a une mobilité passive anormale. Sur le plan clinique, il faut distinguer les laxités articulaires en hyperextension des doigts, des mouvements de latéralité bien plus difficiles à contrôler. Les laxités articulaires, contrairement à ce quen pensent certains musiciens sont loin de constituer un avantage mais sont une source de déboires. Les instrumentistes sont obligés de fournir un effort musculaire supplémentaire pour stabiliser leurs articulations.
Nous avons assez souvent rencontré des arthroses des doigts chez nos musiciens, mais il est difficile de les attribuer à la pratique instrumentale. Toutefois, une telle dégénérescence paraît possible en cas dinstabilité articulaire.
Les lésions des nerfs périphériques
Les compressions nerveuses chez les musiciens peuvent être dues à des causes diverses : ténosynovites du canal carpien chez les pianistes, appui de la flûte ou du violon sur la base de lindex gauche; flexion trop prononcée du poignet gauche chez le guitariste ou flexion prolongée du coude gauche chez le violoniste peuvent entraîner des compressions du nerf cubital. Les sujets longilignes, aux épaules tombantes, avec une musculature scapulo thoracique insuffisante peuvent présenter des compressions des racines inférieures du plexus brachial.
On peut aussi voir des névrites douloureuses des nerfs digitaux dues à une irritation mécanique chez les instrumentistes à cordes.
La dystonie de fonction
Cest laffection la plus redoutée des musiciens car elle entraîne des troubles du contrôle des mouvements pouvant interrompre leur carrière, parfois définitivement. Elle est caractérisée par lapparition de contractions musculaires et de mouvements involontaires, dont la singularité est de napparaître quà loccasion dun acte particulier bien déterminé. Cest ainsi quau cours dune partition, souvent à loccasion dun passage difficile exigeant une grande vélocité ou une modification du rythme, un ou plusieurs doigts, souvent lannulaire ou lauriculaire restent fléchis, ou se redressent involontairement. Chez les instrumentistes à vent, ce sont les muscles péri-buccaux qui restent contractés. Il sagit dune affection neurologique localisée (en anglais " focal dystonia) liée à une occupation exigeant la répétition rapide de mouvements identiques. Ces dystonies de fonction se rencontrent aussi chez les télégraphistes, chez les écrivains, etc.. Ces troubles sont improprement désignés sous le terme de " crampes ". Or les crampes sont des contractions musculaires douloureuses et paroxystiques, alors que les " crampes des musiciens " comme dailleurs celles des écrivains ne sont en principe ni douloureuses, ni maximales (Rondot 1991). Il sagirait plutôt de dystonies de fonction idiopathiques localisées.
Le début est progressif et survient habituellement chez un musicien confirmé. Chez certains ce sont les spasmes qui prédominent, chez dautres des mouvements involontaires parfois accompagnés de tremblement. Fait particulier, les troubles moteurs sont déclenchés par la même séquence au cours de la partition et disparaissent habituellement lorsque le sujet ne joue pas de son instrument. Les efforts conscients que fait le musicien pour contrôler ses doigts ne font quaugmenter les troubles. Aussi les musiciens dorchestre préfèrent-ils " tricher " en évitant les passages à risque, ce qui évidemment est beaucoup plus difficile pour les solistes.
Certains de nos patients se plaignaient de douleur, alors que ces dystonies sont en théorie indolores, mais ces douleurs napparaissaient pas au début des troubles et ne survenaient quaprès la répétition des spasmes musculaires. De toutes façons, la douleur nest pas le phénomène dominant comme dans les affections musculo-tendineuses.
Dans certaines formes sévères, les troubles ont tendance à sétendre et peuvent être déclenchés par dautres activités quinstrumentales, par exemple le fait décrire ou de taper à la machine. Il est très rare de voir survenir dautres troubles dystoniques dans dautres parties du corps. On a aussi signalé des cas familiaux, nous avons en effet rencontré parfois des cas de torticolis ou de crampes des écrivains dans la famille de nos musiciens, ce qui évidemment suggère une origine génétique.
On a aussi évoqué des facteurs favorisants : antécédents traumatiques (Fletcher 1991, Schott 1985), changement de technique, dinstrument, augmentation soudaine de la pratique musicale. En dehors du geste incriminé, lexamen neurologique ne révèle dans ces dystonies idiopathiques, aucun signe objectif. Aucune paralysie, pas de troubles de la sensibilité cutanée, réflexes normaux. Par contre, un examen plus poussé peut déceler des troubles propioceptifs. Les examens électromyographiques sont en grande majorité normaux.
Lorigine de ces dystonies si particulières a fait lobjet de nombreuses discussions sur son caractère organique et névrotique. Ces troubles sont si singuliers et lanxiété des patients est parfois si prononcée quon a pu mettre en cause létat psychique des patients. Mais il faut comprendre le désarroi de ces musiciens dont la maîtrise des doigts, si laborieusement acquise, fait brusquement défaut. On saccorde maintenant pour considérer que les troubles dépressifs parfois rencontrés sont en majorité réactionnels et explicables par les défaillances manuelles qui mettent en cause leur carrière.
Pour beaucoup de neurologues, les dystonies consisteraient en une affection dorigine centrale et seraient liées à une lésion des noyaux gris centraux centro latéraux, comme certaines images dIRM trouvées dans des cas de dystonies nintéressant pas les musiciens semblent le montrer. Peut-être existe t-il plusieurs formes de dystonies de fonction. Celles qui touchent les musiciens ont certaines particularités, elles semblent plus fréquentes que les autres dystonies localisées, en raison de lextrême précision des mouvement requise et des réactions émotionnelles toujours importantes chez lartiste.
Nous avons avec Philippe Chamagne, examiné environ 400 cas de dystonie chez les musiciens depuis 1975, ce qui représente certainement une proportion anormalement élevée par rapport aux autres affections rencontrées chez les musiciens. Ceci est du à nos publications sur ce sujet (1983, 1993). La proportion habituelle des cas de dystonie de fonction dans lensemble des affections professionnelles des musiciens nest que de 8% pour Lederman (1991) et de 14% pour Hochberg (1990). Comme pour ces deux auteurs, la dystonie prédomine nettement chez lhomme et lâge moyen se situe autour de 38 ans. Il est intéressant de comparer ces données avec celles des syndrome de surmenage que lon rencontre surtout chez les femmes et dont lâge moyen est nettement plus jeune, 25 ans dans notre série.
La distribution de nos cas selon linstrument utilisé montre que les pianistes et les instrumentistes à corde prédominent largement : 142 pianistes, 105 guitaristes, 86 violonistes, 8 altistes, 8 violoncellistes et contrebassistes, 4 accordéonistes, 2 harpistes. Mais seulement 24 instrumentistes à vent, dont 2 présentaient une atteinte des lèvres ; ce petit nombre tient probablement à notre spécialisation en chirurgie de la main peu attractive pour cette catégorie dinstrumentistes. Nous avons aussi traité 10 percussionnistes et même 3 chefs dorchestre !
Chez tous ces musiciens atteints de dystonie, nous avons constaté des troubles importants de la statique qui ne touchent pas seulement les membres supérieurs, mais aussi la ceinture scapulaire et souvent le rachis. Il existe presque toujours un affaissement des têtes métacarpiennes cubitales traduisant un affaiblissement des muscles intrinsèques correspondants, alors que la musculature des avant-bras est bien développée. Lécartement des doigts est souvent limité. On note aussi un déséquilibre des épaules, le bras du côté atteint est en rotation interne, traduisant un affaiblissement des rotateurs externes. Les omoplates sont souvent détachées du thorax. Lorsquon demande au patient de jouer de son instrument, les attitudes vicieuses sont manifestes : poignet en flexion, inclinaison radiale, épaule surélevée dun côté. La tête nest plus dans laxe du rachis, le bassin déséquilibré, et on note souvent une dysharmonie des groupes musculaires agonistes et antagonistes.
On constate presque toujours en plus des troubles de la statique, une gestuelle ne respectant pas la physiologie normale : la main en hyperpronation, le poignet trop fléchi, bras en rotation interne etc.. Aussi, nous avons, par réflexe dorthopédiste, décidé empiriquement de corriger ces troubles.
Figure 3: dystonie de fonction de la main gauche dun guitariste. Perte du contrôle des 4èmes et 5ème doigts qui se mettent en flexion.
Figure 4: dystonie de fonction sur la main droite dun guitariste. Le pouce se crispe à lintérieur de la main.
Figure 5: dystonie de la main droite dun guitariste. Le pouce ici reste en extension.
Figure 6: dystonie du pouce gauche en extension chez un accordéoniste.
Figure 7: chez cet hauboïste, lauriculaire reste en extension.
Figure 8: affaissement des têtes métacarpiennes de la main droite chez un pianiste présentant une dystonie de la main droite.
Figure 9: attitude non physiologique en flexion du poignet afin de faciliter lextension des doigts.
Figure 10: attitude vicieuse en flexion inclinaison radiale du poignet droit chez un guitariste.
TRAITEMENT
Les orthopédistes et plus particulièrement les chirurgiens de la main seront tous amenés à voir des musiciens dans leurs consultations. Avant de se lancer dans leur traitement, il faut se donner les moyens de les traiter et pour cela, il faut sensibiliser les rééducateurs sur ces problèmes car on fera appel à eux pour traiter la majorité de ces patients.
Il faut que lun deux, ayant de préférence une éducation musicale, beaucoup de patience, du temps disponible et une ouverture desprit permettant de comprendre la psychologie des artistes, se spécialise dans leur traitement. LAssociation Médecine des Arts () organise des stages de formation pour les rééducateurs, assortis dun diplôme. La rééducation spécialisée constitue la base du traitement de la plupart des affections dordre professionnel chez les instrumentistes. En attendant de pouvoir disposer dun rééducateur spécialisé, il est préférable dadresser ces malades dans des centres spécialisés dont la liste est aussi fournie par Médecine des Arts.(1)
Le traitement des affections du membre supérieur chez les musiciens tient évidemment compte de la forme clinique de ces troubles.
Le traitement de base des affections douloureuses de lappareil musculo tendineux consiste à la mise au repos de la partie du membre la plus concernée, souvent à laide dorthèses. Nous avons précédemment indiqué les différences entre le traitement des syndromes de surmenage et celui des affections inflammatoires. Ces dernières bénéficient de laction des agents anti-inflammatoires qui nont que peu deffet sur les syndromes de surmenage, qui demandent avant tout un repos musculaire. Une immobilisation prolongée est toutefois déconseillée car elle affaiblit la musculature et décourage les musiciens. On a plutôt recours à un " repos actif " alternant le port dattelles de postures amovibles et de rééducation douce.
(1) Association Européenne Médecine des Arts, 715 Chemin du Quart 82000 Montauban
Dans tous les cas, la reprise de linstrument, après cessation des douleurs, doit être très progressive et contrôlée par un rééducateur spécialisé. Il est important de voir le patient jouer de son instrument afin de corriger les mauvaises attitudes.
Les laxités articulaires posent des problèmes difficiles. Certes, une instabilité importante au niveau de larticulation MP du pouce peut être corrigée par une arthrodèse. Mais au niveau des autres doigts, il nexiste pas de solution chirurgicale satisfaisante. On fera appel à des exercices renforçant la musculature extrinsèque et intrinsèque et on sera très vigilant pour empêcher que ne se développent des attitudes vicieuses. Le port de petites orthèses sest souvent révélé très utile.
Les compressions nerveuses périphériques sont traitées à un stade initial par le repos, les orthèses et les médications anti-inflammatoires. La libération chirurgicale du nerf est prescrite si les troubles persistent.
La chirurgie des syndromes de compression à la racine du membre, dont les indications ont été parfois excessives, ne sera entreprise quaprès une tentative de rééducation musculaire, pendant plusieurs mois, qui nous a donné souvent de bons résultats.
Ce sont les dystonies de fonction qui posent les problèmes thérapeutiques les plus difficiles et dont les résultats sont les plus aléatoires. La plupart de nos sujets avaient été antérieurement soumis à de nombreux traitements, sans en avoir ressenti de bienfaits durables : sédatifs généraux, techniques de relaxation diverses, injections intramusculaires de toxine botulique. R.Cole (1991) concluait son expérience avec cette toxine par ces mots " La dystonie de fonction chez le musicien est caractérisée par des spasmes musculaires et un défaut de coordination des mouvements. Les spasmes peuvent être améliorés par des injections de toxine botulique, mais la coordination motrice nest pas affectée par ce traitement ".
La constatation dattitudes vicieuses et de troubles gestuels nous a fourni les bases dune rééducation rationnelle. Le traitement que nous avons adopté depuis 1975 et qui a été progressivement mis au point est à base de rééducation dans le sens le plus complet du terme. Il consiste à inculquer au patient une prise de conscience de ses mauvaises attitudes, à déprogrammer les mouvements nocifs, à corriger les troubles de la statique, puis à réapprendre des mouvements qui respectent la physiologie normale. Cette rééducation ne peut être limitée à la main, mais sadresse à lensemble du membre et du rachis.
Il faut insister sur laction psychologique indissociable de la rééducation physique. Les exercices deviennent les supports dune adaptation mentale à une nouvelle situation. Le contact initial entre le patient, le médecin et le rééducateur est dune extrême importance. Le rééducateur joue un rôle crucial dans ce processus car, il sera en contact intime avec le patient pendant de longs mois, il devra calmer limpatience et apporter un soutien psychologique indispensable. Le sujet doit être traité dans une pièce accueillante, de préférence isolement et les exercices physiques doivent saccompagner dun dialogue. Il faut sattacher à désarmer une certaine défiance. Lexplication du traitement entrepris est lun des moyens. Il faut donc axer le dialogue sur laspect physique des déformations et leur origine.
La rééducation, bien codifiée par Ph.Chamagne, passe par 4 phases. Cest dabord face au miroir que lon fait prendre au sujet conscience de son corps, et que lon sapplique à corriger les mauvaises attitudes. Létape suivante recherche la détente des groupes musculaires antagonistes dont lhyperesthésie et lhypertonie fonctionnelle semblent jouer un rôle primordial. La troisième étape va entreprendre le travail de remusculation, enfin la quatrième étape concerne la rééducation du geste instrumental.
Pour évaluer plus objectivement le handicap au départ, nous utilisons une cotation en 6 stades allant de 0 : impossibilité de jouer à 5 : jeu normal. Cette cotation est maintenant utilisée aussi bien pour les syndromes de surmenage que pour les dystonies. Elle sert aussi à apprécier les résultat. Les syndromes de surmenage ont pratiquement tous repris leurs activités instrumentales dans les délais qui dépendent de lancienneté de latteinte, en moyenne en 3 à 4 mois. Certains cas très anciens ont mis plus dun an pour récupérer, et parfois incomplètement avec persistance de quelques douleurs, et dune plus grande fatiguabilité avec possibilité de récidives.
Les dystonies de fonction demandent dans lensemble un traitement plus prolongé, dau moins un an. Les cas les plus graves cotés à 0 ou à 1 nont quune chance réduite dêtre améliorés, mais la majorité de nos dystoniques ont bénéficié du traitement auquel nous les avons soumis. Les possibilités damélioration et de guérison sont dautant plus grandes que la cotation au départ est élevée. La qualité et la régularité du traitement a aussi son importance ainsi que la motivation du patient : la participation active du patient à sa rééducation est essentielle, ce qui exige de sa part un énorme effort physique et mental. La collaboration complète du patient est dun pronostic favorable. Par contre, nous naccordons plus la même importance à lancienneté des lésions car nous avons vu des musiciens, présentant des signes de dystonie depuis des années, répondre favorablement au traitement. Toutefois un traitement précoce est préférable.
Les résultats détaillés, selon le stade et linstrument on été publiés (1993-1995). Les résultats satisfaisants obtenus par cette méthode de correction des attitudes vicieuses et de rééducation physiologique des troubles de la précision du geste, soulignent limportance des facteurs périphériques sur lapparition des dystonies de fonction chez les musiciens. Ceci ne préjuge pas sur la pathogénie de cette affection qui reste inconnue. Nous pensons que les techniques de relaxation et les injections intra-musculaires de toxine botulique peuvent avoir un rôle adjuvant, mais elles doivent toujours être associées à un programme complet de rééducation qui constitue le traitement de base de ces dystonies.
Place de la chirurgie
La chirurgie na quune place réduite dans le traitement des troubles du membre supérieur chez les musiciens. A lexception des syndromes de compressions nerveuses, les autres indications chirurgicales sont rares. Cest dire que ces indications doivent être très strictes, surtout au niveau de la main. Toutefois, la stabilisation dune articulation métacarpophalangienne du pouce très instable peut être utile. Nous avons aussi pratiqué des arthrodèses des articulations IPD arthrosiques douloureuses et instables, avec de bons résultats. Les indications en cas de rhizarthrose sont difficiles à poser et doivent être individualisées pour chaque patient. Nous avons aussi opéré des doigts à ressaut récidivants après injection et des syndromes de de Quervain rebelles.
La section dune bride tendineuse entre le long fléchisseur du pouce et le fléchisseur profond des doigts entraînant une flexion simultanée du pouce et de lindex peut être indiquée (Linburg, 1979). La correction dune bride limitant lécartement dune commissure peut être envisagée, par contre lapprofondissement des commissures normales reste sans effet sur le jeu des instrumentistes et la section des connections intertendineuses des extenseurs pour augmenter lécartement des doigts peut se révéler dangereuse. La correction des luxations douloureuses des tendons extenseurs peut être utile ; parfois une ténosynovectomie rebelle est pratiquée ou la décompression dun exceptionnel syndrome des loges (Styf 1987).
Les indications chirurgicales pour les affections dorigine non professionnelles sont les mêmes pour les musiciens que pour les autres patients. Nous avons opéré de nombreux musiciens atteints de maladie de Dupuytren, de polyarthrite rhumatoïde, de kystes synoviaux et tumeurs diverses et, évidemment traité des traumatismes. La chirurgie dans ces cas ne doit pas être considérée comme un pis-aller, surtout si une intervention précoce peut permettre une meilleure récupération fonctionnelle. Ceci est particulièrement vrai en cas de fracture quand une immobilisation prolongée peut entraîner des raideurs. Une ostéosynthèse peut permettre une reprise rapide des mouvements.
Il va sans dire que toute intervention chirurgicale au niveau de la main et du membre supérieur chez les musiciens doit sentourer dun maximum de précautions, les voies dabord soigneusement choisies, car une cicatrice sensible peut compromettre la reprise dune pratique normale. Une rééducation précoce est prescrite, si possible avec un rééducateur spécialisé, pour éviter les attitudes vicieuses, qui ont vite fait de sinstaller pour éviter un mouvement douloureux ou pour pallier à une insuffisance musculaire.
Mesures préventives (1)
Nous ne saurions terminer cet article sur la pathologie de la main des musiciens sans évoquer sa prévention. Celle-ci est possible, dans une certaine mesure, si on analyse les principaux facteurs responsables de ces troubles : mauvaises positions, pratique intensive, changement de technique, hygiène de vie insuffisante, anxiété, ce dernier facteur étant probablement le plus difficile à traiter.
(1) Voir dans le " Traité de Chirurgie de la Main " Tome 6, le chapitre consacré à la " Prévention de la pathologie des musiciens ".
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